Jeux libres aujourd’hui,  pensée vigoureuse demain. 

 

 Notre vie intérieure d’adulte est animée de nos pensées, de nos sentiments, de nos aspirations, de nos tendances, de nos désirs et de tout ce qui constitue les fondements de notre individualité. Nous disons vie intérieure par opposition à vie extérieure. Nous savons que notre intérieur est différent de ce qui se passe à l’extérieur de nous. Or la conscience de cette dualité entre l’intérieur et l’extérieur n’est pas là dès la naissance. En fait, ce n’est qu’à l’âge de 9 ans qu’elle devient une expérience consciente pour l’enfant.

 

Or, l’enfant a des pensées, éprouve des sentiments et est mû par des impulsions qui lui sont propres, mais il ne les perçoit pas comme étant à l’intérieur de lui. Il les perçoit à l’extérieur de lui-même, dans l’espace autour de lui, dans ses jouets, dans ses jeux. C’est la poupée qui est contente que Grand-maman soit sur le point d’arriver, ce sont les camions qui grondent de colère, c’est une forteresse faite de tissus et de chaises qui le protège de ses peurs. La pensée imaginative de l’enfant forge la physionomie de la poupée, contente ou triste; elle organise le mouvement des objets comme des métaphores de son vécu intérieur.

 

L’enfant ne fait pas que forger les images de sa vie intérieure; il les manipule parfois à répétition jusqu’à ce que la situation qui le préoccupe soit résolue. Ainsi, du matin jusqu’au soir, l’enfant manipule, transforme, organise ou simplement contemple son vécu intérieur à travers ses jeux; en d’autres termes, il appréhende qui il est. Un peu comme quand on écrit son journal intime : on met sur papier ses sentiments, ses questionnements, ses pensées profondes, ses aspirations pour s’aider à comprendre et parfois à résoudre certaines énigmes. Le jeu libre de l’enfant, c’est son journal intime dévoilé.

 

Il y étale ses sentiments, ses pensées, ses désirs et même les étapes de son développement physiologique. Par exemple, tous les enfants cherchent, vers l’âge de 1 an à empiler les choses, à les amener de l’horizontale à la verticale. Or, c’est vers cet âge que l’enfant entreprend la conquête de sa verticalité, de ses premiers pas. Il a forgé dans son jeu une image de cette aspiration : une empilade.

 

Un enfant peut répéter continuellement un certain jeu, un certain type de mouvement, une certaine attitude pendant des semaines puis, du jour au lendemain, il ne le fait plus, plus jamais. Il a résolu quelque chose : un passage s’est accompli. Sans prétendre savoir de quel passage il s’agissait au plus profond de lui-même, nous pouvons ressentir qu’un travail s’est fait et nous nous en réjouissons tout naturellement.

 

Quand vient l’heure du rangement, le chaos « créatif » retrouve son ordre, sa paix, son unité. Grâce à la force aimante de l’adulte qui a pensé, organisé l’espace, décidé de la place des choses (idéalement toujours la même), demain quand de nouvelles images surgiront, les petites mains de l’enfant trouveront les objets qui lui servent à « écrire dans l’espace » une nouvelle page de son « journal intime ».

 

Tout ce branle-bas d’images en action ne se fait pas sans effort, mais l’enfant (laissé libre) aime l’effort naturellement. On peut aussi observer qu’il sait apprécier la joie du succès après l’effort.

 

L’adulte crée, bien sûr, les conditions d’hygiène, de sécurité, de beauté des lieux  pour  les activités de l’enfant, mais là où son rôle est primordial, c’est dans le regard qu’il porte sur l’enfant, conscient du sérieux de ses jeux..

 

Ce regard perçoit, à travers les efforts de l’enfant, ses luttes pour maîtriser son corps et ses combats pour maîtriser la matière afin d’atteindre ses buts. L’enfant, dans ses jeux libres, s’exerce à atteindre ses buts.

 

D’où viennent ces buts, si individuels à chaque enfant, qui meublent son imaginaire et le mettent en mouvement avec tant d’ardeur ? Serait-ce des manifestations de son individualité en devenir ?  Le fait d’être perçu par l’adulte dans la vérité de son être crée chez lui un sentiment de confiance et de liberté : il peut être totalement lui-même. Ce trésor de confiance en soi, l’enfant l’emportera avec lui pour toute sa vie.

 

Il emportera aussi dans ses bagages une pensée vigoureuse, une pensée en mouvement qui s’assigne des buts, ceux-ci prenant parfois simplement la forme de questionnements suivis d’une recherche active de compréhension.

 

On peut donc dire que l’enfant pense dans l’espace autour de lui, avec ses mains et ses pieds mis en mouvement par la force des images qu’il forge constamment dans son imaginaire à partir du vécu de son âme. L’énergie qu’il déploie dans ses jeux libres, on la retrouvera dans la vigueur qu’il saura déployer, comme penseur adulte, pour comprendre sa vie, celle de son époque et celle de l’univers. 

 

Par Marguerite Doray

 

Professeur à l’École Rudolf Steiner de Montréal, 1981-2001

Propriétaire de La Grande Ourse, jouets pour la vie, 2001-2016…

Article publié dans le magasine MONTRÉAL pour ENFANTS, Noël 2011