Réflexion sur le développement des sens pendant l’enfance

 

L’enfant, sa maison, son jardin. 

 

 

Tout neuf, tout pur, l’enfant nouveau-né porte en lui le miracle de la vie, l’espoir. D’où vient-il ? Où va-t-il ?… Mystère. Mystère qui cherchera à se dévoiler pendant toute une vie.

 

Aujourd’hui, l’enfant est là, avec nous. La terre, l’eau, l’air, la lumière, la chaleur, voilà sa maison. Sa famille, son village, son pays, sa planète, voilà son jardin où il pourra cultiver ses talents, déployer toute sa force, réaliser ses rêves.

 

Dès les premiers instants de sa vie, il veut explorer sa maison, comprendre ses principes, ses lois pour s’y abriter et s’y épanouir en confiance. Alors il pourra travailler dans son jardin avec toute sa créativité et son amour au sein de sa famille, de son village, de son pays, de sa planète. Comme le chêne vit déjà dans le gland, tous ces projets vivent dans ce petit être naissant.

 

Dans sa fragilité; il a besoin de notre amour pour manger, boire, se vêtir. Il a aussi besoin de nous, dès maintenant, pour amorcer l’accomplissement de son projet, de son destin.

 

Comment l’aider à faire ses premiers pas dans la connaissance de sa maison faite de terre, d’eau, d’air, de lumière et de chaleur? Comment lui permettre de préparer son plan de jardin pour le réaliser, le moment venu, avec ses forces personnelles, l’aide de sa communauté et la bienveillante sagesse de l’univers?

 

En cultivant l’authenticité de ses expériences sensorielles, nous lui offrons une vraie nourriture pour son activité proprement humaine, celle de la connaissance. Les organes des sens s’activent dès la naissance dans une volonté de rencontrer chaque élément de la création et d’en appréhender tous les aspects : sa couleur, sa forme, sa chaleur spécifique, le son qu’il produit, sa densité, son goût, son odeur; toutes ces facettes d’un même objet en révèlent l’essence. Il s’agit d’une intense activité de connaissance dans un état de totale ouverture. Tous les sens de l’homme sont des clés qui lui permettent d’entrer dans sa maison terrestre.

 

Nous avons naturellement tendance à soigner le sens du toucher de l’enfant en choisissant pour lui les finettes de coton les plus douces ou les lainages les plus soyeux ou les soies les plus fines pour sa tendre peau toute neuve. Nous pouvons ressentir sa rencontre avec la nature matérielle des choses et nous voulons que cette rencontre soit douce, sans agressivité.

 

Le sens de l’ouïe, à notre époque, ne jouit pas du même réflexe, naturel, à être protégé. Pourtant, si on observe un tout petit qui jette sa cuillère sur le plancher, on verra qu’il est totalement adonné au son que cela produit. On sait, par ailleurs, que le fer ne produit pas le même son que le cuivre ou que l’or ou que l’argent, non plus que deux morceaux de merisier frappés ensemble ne résonnent pas comme du chêne ni comme du sapin. Chaque élément de la création a sa couleur, sa densité, sa chaleur spécifique et aussi son timbre.

 

Le son nous permet d’entrer dans un rapport très étroit avec la nature intime de la création et c’est l’expérience que fait l’enfant en écoutant attentivement le son des choses qui pour lui deviennent « la voix des choses ».

 

Néanmoins, il peut arriver que nous soyons victimes d’illusions dans notre univers sonore. Croire que c’est une voix humaine ou un instrument de musique que l’enfant entend dans un magnétophone ou un téléviseur est une illusion. L’enfant perçoit le son codé et fabriqué mécaniquement par l’appareil électrique. C’est cela la véritable expérience sensorielle de l’enfant. Il fait l’expérience de l’écoute d’une machine, d’un rythme mécanique produit électriquement. Même si les images télévisées ou les jouets à pile varient de formes ou d’aspects, l’expérience sensorielle demeure semblable : celle d’un son mécaniquement produit. De même, le coquillage de plastique qui tombe ne révèle rien de la nature interne du coquillage. La palette sonore de l’enfant reste monochrome. L’enfant, dans son aspiration à connaître le monde, a besoin d’entendre « la vraie voix des choses ».

 

Quelques verres identiques remplis d’eau à différents niveaux que l’on frappe avec une baguette de bois pour faire de la musique le touchera plus intimement, plus profondément qu’une symphonie même grandiose entendue à la radio.

 

Le sens du toucher est soigné dans les premiers jours de l’enfant mais ce sens aussi peut être victime d’illusion. Si nous donnons cinquante jouets de plastique à l’enfant, son expérience tactile va se résumer à manipuler du plastique et la palette tactile de l’enfant demeure aussi monochrome. Aura-t-il même une expérience de la nature du pétrole ou d’une autre matière première du plastique ou est-ce que la transformation industrielle lui aura érigé une barrière infranchissable ?

 

Le sens de la vue mérite aussi notre vigilance. La vraie couleur des fruits, des légumes, des fleurs, des oiseaux, des différentes essences des bois, toutes révèlent un aspect de la nature de ces choses. L’enfant est si totalement engagé dans ses expériences sensorielles qu’il peut approcher, bien sûr d’une manière non encore pleinement consciente, ces mystères qui sont au cœur de notre questionnement scientifique conscient.

 

La couleur des objets, des vêtements, des murs, des images, des jouets de l’enfant exercent une influence sur lui à laquelle il s’adonne créant comme un petit dialogue entre lui et la couleur. Pour que ces processus puissent s’activer, il faut seulement donner le temps à l’enfant de regarder, de contempler et de s’animer de par sa simple nature d’enfant, d’être humain en devenir.

 

L’enfant travaille avec vigueur à conquérir sa vision en focus. Sa capacité de saisir la forme des choses et d’en évaluer les distances sont des conquêtes quotidiennes, un travail à temps plein. Si on lui présente des images qui changent toutes les trois ou quatre secondes, parfois de gros plans à vue d’ensemble, d’un lieu à un autre, quand ce n’est pas d’un sujet à un autre dans le cas des pauses publicitaires, on peut exacerber son effort pour saisir l’espace, pour créer un focus. Notre vigoureux petit travailleur abandonne et se laisse plonger en état d’hypnose, ce qui se produit chez l’enfant devant le téléviseur.

 

Le goût et l’odorat peuvent aussi être trompés par les saveurs et arômes artificiels ou par les ajouts de sucre dans tout, c’est bien connu maintenant. Dans ce domaine, nous avons appris à distinguer entre un aliment excitant et un aliment stimulant. On peut appliquer cette même distinction à tous les excitants ou stimulants de tous les sens.

 

Si nous donnons à l’enfant, pour jouer des noix en écailles, des cailloux, des clochettes, un vrai coquillage, des jouets en bois, en laine ou en coton, en cuivre; si nous cuisinons avec lui en lui offrant la vraie saveur des carottes, des haricots, de la bonne farine, alors, nous varions sa palette sensorielle dans un registre qui touche de près la vie, un registre qui appartient à sa vraie maison faite de terre, d’eau, d’air, de lumière et de chaleur,. Si nous lui permettons de jouer librement, de déployer tout son être dans ses œuvres, animé par son imagination et son pouvoir d’imitation, nous lui permettons de s’exercer à élaborer son plan de jardin qu’il réalisera plus tard.  

 

La connaissance de sa maison, l’amour du travail dans son jardin, ce sont là les outils que son éducation lui aura donnés pour dévoiler l’énigme de sa vie et celui de l’univers.                      

 

Marguerite Doray